09/05/2026

Taiwan Today

Taiwan aujourd'hui

Une démographie en gestation

01/01/1990
L'animation du centre-ville à Taïpei.

Il faut prendre plus de considérations pour la politique démographique que de constater les simples conséquences de la croissance naturelle. Les planificateurs du gouvernement doivent se préoccuper des changements intervenus dans la dis­tribution des âges de la population, la taille de la population active, les de­ mandes croissantes en ressources éduca­tives et une foule de problèmes liés à la société et l'économie.

Mais l'arrivée à un point saillant dans les statistiques brutes de la démo­graphie peut précipiter une large révision de la politique démographique, comme cela est arrivé en juillet 1989 quand la po­pulation de Tàiwan a passé le cap des 20 millions d'habitants. C'est l'événe­ment qui poussa les démographes, les so­ciologues et les économistes à se ruer sur les médias pour les remplir d'ana­lyses sur l'évolution prochaine de la po­pulation taïwanaise. Leur objectif était d'encourager les décideurs politiques à prêter plus d'attentions aux consé­quences d'une population croissante qui, à long terme, demeure la saine vigueur de l'île.

Les attractions enfantines d'un grand parc public.

Un de ces démographes vigilants, M. Chen Kuan-cheng, chercheur associé à l'Academia Sinica, a particulièrement étudié la croissance démographique de Taïwan dans le contexte du développe­ment économique. Le chiffre absolu de 20 000 000 n'a pas de sens démogra­phique en soi, du moins quand on reste à l'écart de certaines considérations, telles que la structure et la répartition de la po­pulation et les ressources naturelles de l'île.

Il estime qu'il faut davantage consul­ter les statistiques démographiques d'autres pays. Bien que la politique du contrôle des naissances de ces vingt dernières années soient un succès en ayant permis un ralentissement de la crois­sance naturelle, son taux annuel est tou­jours à 11 pour 1 000 et il se maintiendra probablement encore 30 à 40 ans à ce rythme raisonnable. Et s'il en est ainsi, la population totale de l'île pourra at­teindre 25 millions d'âmes en 2030.

N'est-ce pas là l'indication d'une sur­ population? La réponse se situe juste­ment en consultant d'autres statistiques, comme les taux de natalité et de morta­lité, d'espérance de vie, de distribution des sexes, de remplacement, ce dernier étant le plus important pour analyser la structure de la population. Les taux de remplacement comprennent notamment le taux de reproductibilité nette et le taux de reproductibilité par couple. Les démographes définissent le premier comme le nombre moyen de nouveau­-nées qu'une femme nubile (en général de 15 ans à 49 ans) peut avoir. Le second, c'est le nombre moyen de gar­çons et de filles vivants nés de chaque couple (en âge de procréer) sur le total de la population.

Ces indications permettent de com­prendre le grand défi au bien-être social et économique que les spécialistes appel­lent « le vieillissement d'une population ». C'est un des facteurs les moins discernables de la transformation d'une population et dont la plupart des habi­tants ne connaissent la signification que depuis récemment.

M. Chen Kuan-cheng explique ainsi la nouvelle tendance démographique. La population active actuelle sera en retraite dans 30 ou 40 ans dans une proportion estimée en 2024 à 25% de la population totale. Or ce taux n'était que de 8,73% en 1984. On constate alors que le taux de reproductibilité nette est bien inférieur au taux de remplacement. Cela signifie encore qu'en 2024, quatre travailleurs auront à supporter un retraité. S'ajoute à ce fardeau la proportion de jeunes à l'école (qui comprend actuellement le plus gros de la population dépendante) qui ne manquera pas d'aggraver les pro­blèmes économiques et sociaux. Cela si­gnifie tout simplement que Taiwan évolue vers ce qu'appellent les spécia­listes une « société de vieillards ». Une telle structure démographique place de lourds fardeaux sociaux sur la population active et a un grand potentiel de ralentis­sement pour le développement économique.

Actuellement, le taux de reproducti­bilité nette s'approche de 0,7841 et celui de reproductibilité par couple d'environ 1,70. Si ces taux demeurent inchangés, après deux générations, le premier s'abaissera à 0,6148. A ce point, l'arrivée réduite de jeunes gens sur la marché du travail affectera directement le renouvel­lement de la main-d'œuvre et menacera la future croissance économique.

Arrivé plus tôt, il a aussi droit à sa place.

Le taux de reproductibilité nette est approximativement de deux nouveau­-nées pour trois femmes. Si ce taux ne bouge pas, le nombre actuel de filles nées de femmes nubiles glissera carré­ment à environ une nouveau-née pour deux femmes. Ainsi, à chaque généra­tion successive, il y aura moins de mères potentielles.

Autrement dit, dès que le taux de re­productibilité nette est inférieur à 1 et que celui de la reproductibilité par couple est inférieur à 2, les démographes attribue à la population en question une régression de la reproduction laquelle conduit immanquablement au vieillisse­ment de cette population. Tel est la situa­tion de Taïwan.

Le taux de reproductibilité nette est approximativement de deux nouveau­-nées pour trois femmes. Si ce taux ne bouge pas, le nombre actuel de filles nées de femmes nubiles glissera carré­ment à environ une nouveau-née pour deux femmes. Ainsi, à chaque généra­tion successive, il y aura moins de mères potentielles. Autrement dit, dès que le taux de re­productibilité nette est inférieur à 1 et que celui de la reproductibilité par couple est inférieur à 2, les démographes attribue à la population en question une régression de la reproduction laquelle conduit immanquablement au vieillisse­ment de cette population. Tel est la situa­tion de Taïwan.

D'autres observateurs prétendent qu'une politique efficace de contrôle des naissances a une tendance inévitable vers la pénurie de main-d'œuvre. En fait, le planning familial n'est qu'un fac­teur de la baisse du taux de natalité à Taiwan. En effet, d'autres facteurs en sont la cause. Au cours des dix premières années de ce siècle, le taux de mortalité était de 45 pour 1 000 qui était compensé par une très forte natalité. Le taux de mortalité commença à diminuer dans les années 20 du fait de l'amélioration des soins médicaux et de l'hygiène alors que celui de la natalité ne baissa pas avant 1951. Le taux de mortalité des années 20 était en fait tombé à 5 pour 1 000. De plus, la mortalité infantile ayant égale­ment diminué pendant les années 20 à 50, on a assisté à un véritable baby-boom bien avant 1951.

Taïwan n'a pas eu de politique de contrôle des naissances bien formelle avant 1981, un fait souvent sous-estimé. Aussi, la réduction de la natalité était plus une tendance naturelle qu'une mesure imposée par les autorités. La po­pulation n'a plus eu besoin de produire de bouches supplémentaires pour se pro­téger comme auparavant contre la mor­talité infantile, et le déclin du secteur agricole de l'île a réduit d'autant la né­cessité d'avoir plus de mains pour les tra­vaux ménagers et des champs. L'expan­sion d'un mode de vie urbain et l'accès plus libre à l'instruction des enfants ont beaucoup aidé à limiter la taille de la famille.

La conduite sociale a donc pris ce contre-pied de l'idéologie « plus d'en­ fants, c'est mieux » au cours de ces trente dernières années. La pensée géné­rale qu'un grand nombre d'enfants est un fardeau indique que la dynamique de la population a un impact beaucoup plus important que les simples chiffres de croissance. S'il doit travailler avec les autorités à la planification de l'avenir, le public doit être conscient de la situation. Alors que les autorités n'ont guère l'in­ tention de changer brusquement la politique de contrôle des naissances, la population doit avoir parfaitement connaissance de la venue d'une « ère des vieillards ». Quarante ans sont une période très brève dans l'histoire de l'hu­manité, mais justement c'est pendant cette période qu'il faut régler toutes sortes de problèmes. Et il n'y a pas de li­mites plus courtes.

M. Chang Pei-chi, directeur du Dé­partement de la planification de la main­ d'œuvre de d'Etat à l'Economie, s'est plutôt penché sur l'avenir démographique de Taiwan, quand bien même que l'on constaterait une réduction de la population active.

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Répartition par âge de la population active.

Il reste optimiste quant à l'avenir du prochain vieillissement de la population alors que l'augmentation de la densité de population l'inquiète puisqu'elle affecte­rait aussitôt la qualité de la vie. Avec une main-d'œuvre de qualification moindre, les industries taiwanaises ont une chance inouïe de se moderniser. Devant le mé­canisme de l'offre et la demande du marché, l'insuffisance de main-d'œuvre et les besoins d'une modernisation de l'industrie pourraient justement conver­ger et se compléter pour renforcer l'économie.

Une fraction de travailleurs pourrait stimuler les chefs d'entreprise à moder­niser leurs activités. De telles innova­tions dans la structure de l'industrie ne sont guère faciles à mettre en œuvre, in­dépendamment de la théorie, alors qu'une pénurie de main-d'œuvre l'obli­gerait à se transformer. Ainsi, les indus­triels de Taiwan sont généralement assez réticents aux initiatives gestionnelles et aux restructurations techniques, surtout si de tels mouvements sont onéreux et comportent de hauts risques. Mais, si la disponibilité et le coût de la main­ d'œuvre continuent d'être probléma­tiques, les hommes d'affaires locaux pourraient bien limiter les solutions pour améliorer leurs activités.

Taiwan a la réputation d'avoir un inépuisable réservoir de main-d'œuvre, mais ce n'est pas nécessairement exact. Elle implique des conditions écono­miques qui s'amenuisent et où la société a un rare capital, un secteur industriel sous-développé, un produit national brut faible, un revenu par habitant peu élevé, un niveau de vie bas et un système de sécurité social insuffisant. Or juste­ment, M. Chang Pei-chi explique que les fruits du miracle économique de Taiwan ont transformé presque toutes ces condi­tions, notamment le revenu par habitant que l'on estime atteindre 18 000 à 20 000 dollars américains d'ici l'an 2000.

Les modifications actuelles de la qua­lification des travailleurs indiquent déjà que Taiwan se meut rapidement vers une société post-industrielle où les in­dustries de valeur moindre et de main­ d'œuvre cèdent la place aux industries de services et de haute technicité. Ces trente dernières années, les autorités ont soutenu la croissance industrielle grâce à une production primaire, une réforme agraire (au moyen du programme « La terre aux cultivateurs », la protection des agriculteurs contre la concurrence étrangère, et la mécanisation progressive de l'agriculture, ainsi que l'expansion du secteur industriel. Cela a provoqué une forte migration de la population vers les centres urbains où le marché du travail était plus ouvert. La croissance industrielle a été également soutenue par un système de formation professionnelle plus largement accessible à tous en deve­nant le réservoir de main-d'œuvre si es­sentiel au développement économique et à la haute productivité.

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Bavardage entre amis de longue date.

Mais l'industrialisation a aujourd'hui atteint un tournant crucial. La main­ d'œuvre est une ressource bien plus pré­cieuse, et l'enseignement de techniques plus avancées et d'une informatisation plus poussée est nécessaire à la qualifica­tion des travailleurs. Tout en soutenant l'élévation du niveau industriel, les auto­rités gardent un œil vigilant sur l'impor­tation d'une main-d'œuvre de qualité moindre, car son emploi excessif encou­ragerait les industries de main-d'œuvre à retarder leur restructuration.

Et si les industries de technologie de pointe consomment moins d'énergie, créent moins de pollution et produisent des articles à plus forte valeur ajoutée, il n'y a pas lieu de s'attrister sur la dispari­tion d'usines où les ouvriers sont exploités ou de tentatives agricoles défi­citaires. Actuellement, la nette tendance mondiale va dans le sens d'une division plus floue du travail alors que Taiwan a toujours une économie insulaire typique qui dépend essentiellement de son com­merce extérieur. C'est pourquoi, l'idée d'autosubsistance ne doit pas servir d'excuse à la protection de l'économie contre les importations étrangères.

A cause de cette dépendance du commerce extérieur, la situation interna­tionale peut avoir une influence certaine sur les affaires intérieures du pays. Alors que le marché intérieur s'est libéralisé et que les barrières commerciales addition­nelles ont été levées, on constate une poussée sensible de la consommation locale. La montée brusque de la consom­mation a provoqué une vive expansion du secteur des services d'autant plus que les salaires plus élevés le précipitait déjà dans le même sens. Auparavant, les plus grandes entreprises possédaient leurs propres services de publicité et de livrai­son. Mais, beaucoup d'entre elles ont au­ jourd'hui éliminé ces services pour les passer par contrat à des sociétés plus spé­cialisées et plus efficaces. La division fonctionnelle des secteurs et services se­condaires est également inévitable.

Comme les industries de service ré­clament une plus grande qualification professionnelle, la main-d'œuvre exis­ tante rencontre quelques difficultés pour satisfaire les exigeances patronales. Mais les travailleurs féminins peuvent dimi­nuer cette pression. Comme l'accès à l'instruction est égal pour tous sans dis­tinction de sexe et que la division du tra­vail est basée sur la qualification intellec­tuelle plutôt que manuelle, la distinction des sexes dans l'emploi s'est grandement estompée. Les femmes ont déjà une posi­tion plus avantagée sur le marché du tra­vail que dans le passé.

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Répartition des travailleurs selon leur instruction

Malgré ces points optimistes, on peut s'inquiéter de la montée de la consommation de Taiwan. L'industrie des services est le secteur qui croit le plus vite sur le marché. Comme elle est toute orientée vers la consommation, les taux de productivité et des salaires de­ meureront encore faibles. L'expérience montre qu'un pays possédant une indus­trie de services prospère a généralement un taux de chômage élevé. Comme Taiwan a transformé sa production agri­cole en industrielle, puis en production des services, le courant de la main­ d'œuvre suivra naturellement le même chemin.

Mais M. Chang Pei-chi soulève une perspective peu favorable dans l'avenir. Qu'arriverait-il si, lors d'une récession, les travailleurs du secteur tertiaire per­daient leur emploi? Il ne leur sera pas aisé de retourner dans le secteur indus­triel d'autant plus que le travail y est devenu très technique et exige des tra­vailleurs qualifiés. D'autre part, ces mêmes travailleurs ne pourraient non plus retourner facilement au secteur agri­cole puisqu'il se sont enracinés dans les centres urbains. Même s'ils le désiraient, il n'y aurait de toutes façons plus de place pour eux. Et si une main-d'œuvre étrangère faiblement rémunérée était importée, elle entraverait le progrès in­dustriel et aggraverait le chômage local.

M. Chang Pei-chi n'est pas partisan d'un revirement de la politique du contrôle des naissances, car une popula­tion plus importante n'apporterait qu'une pression supplémentaire sur le marché du travail et le système éduca­tionnel. Il entrevoit à la place une res­ tructuration techonologique et écono­mique. On est frappé quand même par un dilemme. La croissance rapide de la population provoque une augmentation alarmante de la densité de population. En revanche, si le taux de croissance na­ turelle diminue, la population vieillira inévitablement. « On ne peut plus tergiver­ser dans une telle contradiction. Il faut choi­sir une voie », s'exclame-t-il.

Les autorités ont cependant fait un choix qui note leur préoccupation du vieillissement de la population de Taïwan. L'ancien slogan officiel du plan­ning familial, Un enfant n'est pas trop peu. Deux sont très bien, a été modifié. L'Office de publique a indiqué que DEUX enfants était le nombre parfait.

Bien que cette décision puisse sem­bler de prime abord mal avisée à la lu­mière de la surpopulation mondiale, comme le perçoit l'ensembe, cet ajuste­ment politique a apporté une réponse au taux de fécondité en déclin rapide à Taïwan. La nouvelle politique s'est tour­née vers un stimulant qui puisse suffi­samment contrôler l'accroissement natu­rel afin d'éviter les nombreux problèmes du vieillissement de la population. Tandis que l'accroissement naturel si complexe de Taiwan continue de poser de nombreux défis sociaux et écono­miques, les autorités, en dernière ana­lyse, n'ont qu'un rôle limité dans les dé­cisions importantes : c'est aux parents eux-mêmes de décider du nombre d'en­fants qu'ils veulent avoir et élever. ■

 

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